Le bien-fondé des histoires qui font peur

Lire et relire Hänsel et Gretel ou Les Trois Petits Cochons, chanter à tue-tête Promenons-nous dans les bois… Les enfants aiment jouer à se faire peur et la littérature enfantine ou certaines comptines le leur rendent bien ! Pas de hasard dans cette histoire, comme nous l’explique Harry Ifergan, psychologue et psychanalyste, spécialiste des peurs infantiles.

De quoi les jeunes enfants ont-ils peur ?

Harry Ifergan : Les peurs des jeunes enfants varient suivant l’âge, mais elles ont la particularité d’être assez répandues dans notre culture occidentale. Elles répondent toutes aux mêmes interrogations ou inquiétudes : « Est-ce que mes parents tiennent à moi ? », « J’ai peur qu’ils ne m’aiment plus. ». Ces peurs sont, bien sûr, le résultat de phénomènes inconscients et apparaissent, en général, selon quatre phases : peur des personnes étrangères à sa famille vers 9 mois, peur du noir vers 2 ans, peur des humanoïdes (monstre, ogre, loup, etc.) vers 4 ans et « peur du voleur » vers 8 ans. Évidemment, ces âges sont indicatifs et il arrive parfois que des enfants ayant des frères et sœurs plus grands passent par ces étapes beaucoup plus tôt ou les sautent carrément, notamment si elles ont été fortement marquées chez leurs aînés.

Comment ces peurs se manifestent-elles ?

H. I. : À 9 mois, le tout-petit prend conscience que sa maman et lui sont distincts et que, sans elle, il ne peut rien faire. C’est notamment cela qui est à l’origine de la fameuse angoisse de séparation. Les premiers cauchemars ne mettent en général que peu de temps à faire leur apparition.

À 2 ans, l’enfant se met à avoir peur du noir. Cette masse sombre que constitue l’obscurité avant de s’endormir occupe tout l’espace et est prête à l’engloutir. (N’oublions pas, il est en plein stade oral et est obsédé par la dévoration.) Cela s’explique aussi par le fait que le tout-petit traverse la phase d’opposition systématique. Comme il agace ses parents avec ses « non », il s’inflige, le soir venu, une peur qui va l’exonérer de toutes les « horreurs » qu’il a commises dans la journée. Montrer qu’il a besoin de ses parents pour le protéger, c’est essayer de se faire pardonner.

À 4 ans, l’enfant passe par une nouvelle crise d’angoisse de séparation. Les couchers deviennent alors compliqués, l’enfant essayant de retarder le moment où il va se retrouver seul : « Je n’arrive pas à dormir », « J’ai soif », « J’ai envie de faire pipi »… déclinés à l’infini ! Cette peur est symbolisée par les monstres : animaux à grandes dents (loups, crocodiles etc.), ogres, sorcières, dragons… L’enfant a peur qu’ils le dévorent ou qu’ils exercent une emprise sur lui, ce qui va l’éloigner de ses parents. Cela prouve bien qu’inconsciemment l’enfant commence à se rendre compte qu’il peut se détacher d’eux mais, d’un autre côté, il a peur que ce détachement n’aille trop loin ou devienne définitif. Une fois de plus, avoir peur, c’est montrer à ses parents qu’il a encore besoin d’eux, en testant les limites de cet éloignement.

À 8 ans, l’enfant est en pleine phase d’autonomisation. Pendant la journée, il veut faire les choses par lui-même et estime n’avoir besoin de personne. Le soir, c’est une autre histoire ! Encore une fois, l’enfant va se remettre dans la position de tout-petit. Sa peur va, cette fois-ci, prendre l’apparence d’un voleur ou d’un kidnappeur qui veut le séparer de ses parents. C’est une façon de montrer qu’il pense être libre et autonome. Mais dans son lit et dans le noir, lorsqu’il prend conscience que ce n’est pas possible, ce fantasme fou de kidnapping vient dire : « Papa, Maman, je tiens à vous et je signe à nouveau le contrat qui nous lie pour encore quelques années ! »

Les histoires qui font peur ont donc un intérêt ?

H. I. : Elles sont même essentielles ! Elles agissent comme un vaccin qui permet, en confrontant l’enfant à ses angoisses, de l’aider à les dépasser, étape après étape, et donc à grandir. Les contes des frères Grimm ou de Perrault, tels qu’ils ont été écrits à l’origine, ont cette fonction. Ils sont une allégorie de ce que peut vivre l’enfant intérieurement. Alors pourquoi vouloir absolument les édulcorer ? Dans l’une des versions originales du Petit Chaperon rouge, le loup mange la grand-mère, la fillette, et puis c’est tout ! Par ces histoires, il nous revient donc d’indiquer aux enfants où sont les dangers qui pourraient les guetter : parler à un inconnu et ne plus contrôler ce qui se passe ; ne pas suivre Papa, Maman, dans la rue et se perdre, etc. Dans tous les cas, on constate que les enfants qui traversent bien ces différentes phases d’angoisse sont, plus tard, des adultes moins peureux que les autres. Et puis, gardons à l’esprit qu’un enfant qui a peur la nuit est un enfant qui va bien ! L’inverse peut être parfois plus inquiétant.

Livre ou dessin animé, y a-t-il une différence dans la façon de percevoir les histoires qui font peur ?

H. I. : Un livre est raconté. L’histoire que l’enfant entend passe donc par un tiers qui, logiquement, va lire avec les intonations, les silences et l’émotion qui collent au récit. Le lecteur agit alors un peu comme un filtre, c’est-à-dire qu’il dose les effets à transmettre en fonction de l’âge et de la maturité de l’enfant. Tandis que, dans le cas d’un dessin animé, les images qui défilent ont une capacité de pénétration dans l’esprit de l’enfant bien plus grande, car il n’y a pas de médiateur (l’adulte ne lit plus, l’enfant absorbe directement ce qu’il voit). Par exemple, dans le dessin animé Le Monde de Nemo, l’histoire est très dure à regarder pour un tout-petit : ce poisson a tout de même perdu sa maman ! Et pour un enfant de 4 à 8 ans, plongé dans la phase normale d’angoisse de séparation, ce n’est pas rien. C’est même tout ce qui occupe son esprit à cet âge. Pour cette raison, je recommande aux parents de toujours s’assurer en amont que leur enfant est capable de recevoir les images et le message du dessin animé qu’ils s’apprêtent à lui montrer. Et mieux encore : le regarder avec lui et faire des arrêts sur image afin de lui donner des explications sur ce qu’il vient de visionner. Comme nous préservons nos enfants des dangers de la maison avec des cale-portes et des coins de protection, il en va de même avec les histoires à sensation.

Propos recueillis par Delphine Soury

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