La classe multiâge en maternelle

C’est la rentrée et votre enfant entre peut-être, cette année, dans une classe à deux niveaux ou plus. Pas d’inquiétude ! La spécialiste Sylvie Jouan nous explique les enjeux de la classe multiâge en maternelle et rassure les parents : l’expérience est très positive pour tous les élèves.

 

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Sylvie Jouan est formatrice à la faculté d’éducation de l’université de Montpellier. En 2015, elle a écrit La Classe multiâge d’hier à aujourd’hui. Archaïsme ou école de demain ? (ESF éditeur).

Qu’est-ce qu’une classe multiâge ?

Elle se caractérise par la présence, dans une même classe, d’enfants d’âges et de niveaux différents. On parle de classe multiâge dès lors qu’il y a 2 cours dans une même classe, mais cela peut s’étendre à 3, 4, voire 8 cours dans le cas de la classe unique ! On a alors une grande hétérogénéité d’âges entre les élèves, ce qui modifie nécessairement le fonctionnement de la classe. Le professeur ne pouvant pas être avec tous les niveaux à la fois, les élèves travaillent en autonomie. Cela est également propice aux dispositifs de tutorat : un élève de grande section peut aider un tout-petit.

Quels sont les avantages d’une classe multiâge ?

Des études scientifiques, réalisées sur les performances des classes multiâges dans les écoles rurales, mettent en évidence un impact positif très net. Plus il y a de cours dans une classe, meilleurs sont les résultats des élèves. La classe unique apparaît alors comme étant très performante, contrairement à l’image souvent véhiculée d’une école désuète. En revanche, ces études ne montrent pas d’impact positif clair pour la classe à seulement deux niveaux. C’est donc vraisemblablement la grande hétérogénéité qui est bénéfique, sachant aussi que celle-ci s’accompagne le plus souvent d’effectifs faibles (moins de vingt élèves).

Et ses inconvénients ?

Je ne pense pas que le multiâge présente en soi des inconvénients. Il peut y avoir des contextes plus ou moins favorables, mais il me semble que le facteur déterminant pour un bon fonctionnement de ce type de classe en maternelle est avant tout le nombre d’élèves par classe. L’autonomie s’apprend avec l’aide d’un adulte, ce qui nécessite un minimum de présence quotidienne de l’enseignant auprès de chaque enfant. Au-delà de vingt-cinq élèves, cela semble délicat.

Comment les instituteurs gèrent-ils l’écart d’âge entre les élèves, en maternelle ?

Les enseignants redoutent moins cette hétérogénéité en maternelle qu’à l’école élémentaire. Les programmes scolaires y sont beaucoup moins contraignants et il y a davantage de souplesse sur le rythme d’apprentissage de chaque enfant, dans la mesure où il n’y a pas de compétences à valider annuellement. De plus, la classe de maternelle, même à un seul cours, est par essence très hétérogène. Certains enfants auront précocement développé de grandes aptitudes motrices mais auront peu de compétences langagières, pour d’autres ce sera l’inverse. Certains seront mutiques jusqu’en grande section quand d’autres seront des moulins à paroles… et l’enseignant doit de toute façon gérer cette très grande hétérogénéité de rythmes de développement, exactement comme s’il avait une classe multiâge. Je ne pense donc pas que cela change grand-chose au travail de l’enseignant s’il a une classe de maternelle « officiellement » à plusieurs niveaux. Le fonctionnement en ateliers, caractéristique de l’organisation des activités en maternelle, se prête très bien à la classe multiâge.

Les petits risquent-ils de « tirer vers le bas » les plus grands ?

Beaucoup de parents se réjouissent à l’idée de voir leur enfant scolarisé en double niveau quand celui-ci fait partie des plus petits, pensant qu’il va alors être « tiré vers le haut », pour ensuite déchanter quand leur enfant intègre le groupe des grands ! Tout dépend évidemment de la manière de travailler de l’enseignant mais, s’il y a des dispositifs de tutorat, il peut être rassurant pour les parents de savoir ce qui ressort des travaux scientifiques à ce sujet. Dans un binôme de tutorat, ce n’est pas à l’élève tutoré que le dispositif bénéficie avant tout, mais à l’élève tuteur. Celui-ci développe en effet des compétences métacognitives (capacité à prendre du recul sur ses propres apprentissages), dont on sait qu’elles facilitent considérablement les apprentissages.

Quelle est l’évolution des classes multiâges en France ?

Elles existent depuis les débuts de l’école primaire française (début du 19e siècle) et sont devenues une spécificité rurale au 20e siècle du fait de l’exode rural. Le double niveau se développe toutefois depuis peu en milieu urbain. Ainsi, aujourd’hui, près d’un élève sur deux est scolarisé en classe multiâge en France. La classe à grande hétérogénéité d’âges comme la classe unique est en revanche en voie de disparition. La tendance est, depuis les années 1970, aux regroupements d’écoles pour constituer des classes plus homogènes, la norme scolaire étant celle de la classe à un seul cours.

Pourquoi la « norme » est-elle plutôt à un niveau par classe, en France ?

Au 19e siècle, des choix pédagogiques décisifs ont été faits pour des raisons essentiellement politico-religieuses et ont déterminé une certaine organisation pédagogique. La méthode adoptée, appelée « méthode simultanée », conduit l’enseignant à faire faire la même chose à tous les élèves en même temps, de manière à ce que les élèves apprennent tous au même rythme, de la bouche du maître. C’est le choix de cette méthode qui a déterminé l’organisation pédagogique des classes à un seul cours, une telle méthode étant totalement incompatible avec la gestion d’une classe multiâge.

Finalement, les classes multiâges en maternelle sont-elles un archaïsme ou l’école de demain ?

Elles sont hélas bien souvent considérées comme un archaïsme, un résidu d’une France rurale désuète… et pourtant les méthodes et dispositifs pédagogiques que les enseignants sont susceptibles d’y développer (apprentissage en autonomie, pratique du plan de travail individualisé, entraide, tutorat…) sont tout à fait en accord avec les injonctions institutionnelles actuelles visant une prise en compte des différences, quelles qu’elles soient, relevant ou non d’un handicap. Telle est la logique de l’école inclusive vers laquelle l’école française se doit de tendre.

Plus d’infos sur le livre ici : http://www.meirieu.com/ACTUALITE/CP_MULTIAGE.pdf

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