Parler de l’actualité avec les petits

Suite aux attentats du mois de janvier, beaucoup de choses ont été dites, faites et écrites pour les enfants, afin de répondre à leurs interrogations et de les rassurer. Mais la majorité de ces initiatives s’adressent aux plus grands. Alors, qu’en est-il pour les plus petits ? Comment aborder la question d’un événement grave et traumatisant avec un enfant de moins de 6 ans ? Faut-il vraiment lui en parler ? Réponses avec Harry Ifergan, psychologue et psychanalyste.

Qu’est-ce que les enfants de moins de 6 ans comprennent d’événements dramatiques comme ceux que nous venons de vivre ?

Harry Ifergan : Avant l’âge de 6 ans, les enfants ont un imaginaire très développé. Ils enjolivent, amplifient, mais aggravent aussi les moindres petites choses. Ainsi, une mouche devient un avion à réaction, un ballon lancé peut atterrir à l’autre bout du monde… et des terroristes peuvent très bien débarquer dans leur chambre. Car les jeunes enfants ont en eux leur propre horreur (un loup, une méchante sorcière, un monstre, etc.) qui, confrontée à des faits réels, peut produire de nouvelles chimères et de nouvelles peurs. Peurs qui peuvent être amplifiées par l’attitude des parents.

Faut-il en parler aux enfants s’ils ne posent pas de question ?

H. I. : Surtout pas, tant qu’ils n’abordent pas le sujet. Il faut éviter d’écouter la radio ou de regarder la télévision devant eux, de montrer sa peur et d’avoir un discours fataliste du genre « c’est horrible ! », « dans quel monde vit-on ? ». Car les enfants captent tout : les mots, les maux, et ils lisent sur les visages. Les parents sont une référence qui ne doit jamais être déstabilisée. La pensée parentale ne doit pas être défaillante, au risque de générer de la peur. Les enfants espèrent et attendent que l’attitude et les paroles de leurs parents les protègent.

Que doit-on faire s’ils posent des questions ?

H. I. : Si ce moment arrive, il est bon de d’abord repérer ce qu’ils en pensent en leur posant la question : « Ah bon, qu’est-ce que c’est, d’après toi ? ». Car il ne faut pas être dupe : on sait très bien qu’ils vont en entendre parler à droite et à gauche, dans la cour de récré, par leurs frères ou sœurs aînés. Il faut donc être disponible et à l’écoute de toutes les rumeurs que les enfants vont rapporter et reprendre sans arrêt tout ce qu’ils disent, en rectifiant ce qui est faux et surtout en indiquant que ce qui vient de se produire est très rare et n’arrive qu’exceptionnellement en France.

Jusqu’où peut-on aller dans les explications ?

H. I. : Il est important de ne pas surestimer les enfants. À 5-6 ans, ils ne savent absolument pas ce qu’est la géopolitique, n’y connaissent rien en religion et n’imaginent pas du tout ce que peut être l’intolérance. Pourtant, je constate que de plus en plus d’enfants souffrent d’une pathologie de « précocité ». Sous prétexte de vouloir le beau, le grand, le meilleur pour leurs enfants, certains parents ont tendance à trop les solliciter, à leur expliquer des choses qu’ils ne sont pas en mesure de comprendre, et ce d’autant plus que les enfants sont curieux par nature et posent des questions. On voit alors par exemple des petits capables de tenir une grande discussion sur un sujet politique, tout en demandant : « Maman, où est mon doudou ? ». Ces enfants ont tendance à se développer de façon dysharmonique, car ils sont précoces sur certains plans et peu sur d’autres. Cela est dû au fait qu’avant 7 ans un enfant fonctionne sur un mode imaginaire, puis, entre 7 et 12 ans, sur un mode concret et réaliste. Si on le positionne à cheval sur ces deux phases de développement, l’enfant aura donc tendance à parler comme un enfant de 8 ans, mais en ayant à sa disposition les outils intellectuels, affectifs et sociaux des petits. Il faut donc être prudent et ne pas expliquer les choses de façon trop détaillée.

Alors, concrètement, que dire ?

H. I. : Certains parents ont un discours élaboré pour éviter la discussion. Mais si l’on donne une explication inexpliquée, le trouble de l’enfant risque de grandir un peu plus : « Ce dont j’ai peur n’est pas compréhensible. Donc la prochaine fois que je vais avoir peur, il n’y aura pas de sens à donner à ma peur ». C’est le plus terrible qui puisse arriver, car presque toutes les peurs ont un sens. Il faut donc répondre de façon succincte, avec les mots que les enfants connaissent. On évite les mots abstraits, abscons ou trop élaborés. Par exemple, « djihadiste » ou « islamiste » ne veulent rien dire pour eux. En revanche, « méchants » ou « gens complètement fous qui veulent tuer » sont des notions qu’ils comprennent. Il faut également insister sur le fait que « ça ne se fait pas de tuer » et que « c’est interdit ». « On ne tue jamais personne », « on n’a pas le droit de ».

Quels sont les signes qu’un enfant est perturbé par ce qu’il a vu ou entendu ?

H. I. : Au niveau du sommeil, des difficultés à l’endormissement, des réveils intempestifs en pleine nuit ou des réveils trop matinaux, des cauchemars ou des difficultés à dormir seul sont les signes que quelque chose ne va pas. Sur le plan comportemental, un enfant qui refuse d’être séparé de ses parents (qui, par exemple, laisse la porte des toilettes ouverte au cas où il arriverait quelque chose) ou qui devient subitement agressif (en prenant un stylo ou un bâton pour en faire un kalachnikov) sont aussi des signes qui doivent alerter, surtout si cela n’était pas dans ses habitudes auparavant. Il est donc nécessaire de rassurer son enfant en lui indiquant que, dans ces situations, au-delà de Papa et Maman, la police et l’armée protègent toujours la population, aussi bien les enfants que les adultes, devant les musées ou les écoles, par exemple. L’enfant sera rassuré de constater qu’il y a une cohérence entre ce qui se passe, ce qu’il voit et ce que lui disent ses parents.

Propos recueillis par Delphine Soury

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