Smartphone et tablettes – L’académie enquête

Le Smartphone dans la poche, la tablette sur la table de nuit, les écrans d’aujourd’hui ont beau être de plus en plus petits, ils ne cessent de prendre de la place dans nos vies ! À tel point que les plus grandes instances s’y intéressent de très près. Après le défenseur des droits qui publiait un rapport en 2012, l’Académie des sciences s’est penchée sur la question de l’enfant et de l’écran. Serge Tisseron, psychiatre, psychanalyste et coauteur du rapport présenté en début de semaine à l’académie et publié aux éditions du Pommier, répond aux questions de la rédaction.

Pourquoi l’Académie des sciences a-t-elle décidé de se pencher sur le thème de l’enfant et l’écran ?

Serge Tisseron : L’académie s’est rendu compte de l’inquiétude de beaucoup de parents désemparés face à la rapide évolution des écrans. Ce flou favorisant des campagnes publicitaires pas toujours très honnêtes et, parallèlement, des inquiétudes parfois infondées, il était naturel que l’académie consacre un avis à la question.

Comment expliquer l’engouement des enfants pour ces nouveaux écrans ?

S. T. : Il y a deux bonnes raisons. La première est que les enfants sont de grands imitateurs. Ils voient les adultes utiliser des Smartphone ou des tablettes tactiles et veulent faire de même. Si les parents entraient tous les matins dans la chambre de leur enfant en jonglant avec trois balles, il est probable que tous les enfants auraient envie de devenir jongleurs !

La seconde raison est que les tablettes tactiles mobilisent des formes d’intelligence sensori-motrices très importantes : toucher du doigt, bouger les formes, faire naître des musiques…

Les applications sur Smartphone et tablettes tactiles ont-elles des aspects bénéfiques pour l’enfant ?

S. T. : Bien sûr. Pour un tout-petit, la tablette tactile est une sorte de super tableau d’éveil. Vous savez, les tableaux d’éveil qu’on accroche au berceau des bébés avec des boutons qu’on pousse, des boules qu’on tourne… La tablette est encore plus riche en surprises. Mais en même temps, ce que je vous dis du tableau d’éveil montre bien les limites de la tablette tactile. Aucun parent n’aurait jamais pensé que le tableau d’éveil suffirait dans la chambre du bébé. Ce n’est pas parce qu’on a inventé le tableau d’éveil dans les années 1970 qu’on a enlevé les cubes, les voitures, les poupées ou les balles. Il en est de même pour ces écrans : ils ne se suffisent pas à eux-mêmes, loin de là !

Faites-vous une différence entre les tablettes pour adultes et celles conçues exclusivement pour les enfants ?

S. T. : Non, ce sont les mêmes. C’est un truc de publicistes. Ils disent : « Madame, Monsieur, votre enfant est toujours après vous quand vous vous servez de votre tablette. Offrez-lui une tablette qui soit rien que pour lui et il vous laissera en paix ! ». Mais ces tablettes tactiles ont pour seule particularité d’être moins performantes au niveau technologique, et surtout d’être bourrées de jeux dont l’utilité n’a pas été plus démontrée que celle des applications sur les tablettes classiques. J’y ai vu par exemple des jeux de puzzle avec des pièces aimantées : il suffit de poser son doigt et de tournicoter partout sur l’écran pour que la pièce se place au bon endroit et se fixe. Dans ce cas, c’est apprentissage zéro. Mieux vaut donner à l’enfant un vrai puzzle. Et il y a bien d’autres petits jeux qui n’ont aucun intérêt éducatif et sont des supercheries commerciales. Bien se renseigner est une nécessité.

Quels conseils de bon usage pouvez-vous donner à nos lecteurs ?

S. T. : Ces nouveaux écrans recèlent d’extraordinaires possibilités de stimulation pour l’enfant, mais à quatre conditions.

1) Son usage doit être accompagné par l’adulte de manière à ce que l’enfant soit introduit à l’écran comme un support d’échange plutôt que comme un espace d’activité solitaire.

2) Son usage doit se limiter à des périodes courtes, trois quarts d’heure à une heure, et ne pas empiéter sur les autres activités essentielles de l’enfant. Mais attention, il ne s’agit pas de passer une heure sur la tablette tactile et une heure devant la télévision. Il faut définir un temps d’écran et laisser l’enfant choisir entre la tablette, l’ordinateur et la télévision. De plus, il est essentiel de proposer à l’enfant des sources de stimulation qui impliquent tous ses sens et toutes ses habilités manuelles. Aujourd’hui, la tablette tactile ne se commande que d’un doigt. Mais si l’évolution nous a donné dix doigts, c’est bien pour que nous nous en servions ! L’utilisation des dix doigts est très importante pour la maturation cérébrale. Il faut donc que les parents aient à cœur de développer des activités telles que le pliage, le découpage, le collage, la pâte à modeler, etc.

3) Les parents ne doivent pas avoir l’ambition d’apprendre quelque chose à leur enfant. Ce qui est important, c’est que celui-ci puisse jouer. Il n’y a qu’en jouant qu’il apprend ! La tablette tactile pour l’enfant est essentiellement ludique.

4) Les parents doivent être attentifs aux applications qu’ils utilisent. Aujourd’hui, il n’y a malheureusement pas d’instance indépendante pour conseiller les parents, mais il y a des sélections critiques de journalistes.

L’étude complète de l’Académie des sciences est publiée aux Éditions Le Pommier et sera disponible en librairie dès le 29 janvier.

L’Enfant et les écrans, un avis de l’Académie des sciences, 17 €.

Propos recueillis par Camille Laurans

Publié le